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Nourrir le monde : un enjeu de stabilité

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Nous serons 9 milliards sur la planète en 2050. 9 milliards d’individus, sur des continents où le développement permet aux populations d’accéder à une alimentation de plus en plus qualitative et aux produits d’importation. Comment nourrir toutes ces femmes et ces hommes ? Nous avons posé la question à Philippe Pinta, Président des céréaliers français.

La géopolitique de l’alimentation ne date pas d’hier. Le blé reste-il une ressource stratégique ?

Effectivement, l’humanité a toujours basé son développement sur la sécurisation des matières premières alimentaires. L’essor des civilisations, les guerres, les alliances de territoires et la plupart des grands mouvements de l’Histoire sont très intimement liés à la sécurisation des ressources en nourriture. Le commerce est, depuis nos origines, un vecteur de cette sécurité et par là même un facteur de richesse pour les nations qui détiennent les capacités de production. Avec la globalisation au 20ème siècle, ce phénomène s’est très fortement accentué. Aujourd’hui, les grandes puissances sont celles qui ont à la fois la capacité à nourrir leur population et à exporter, ce qui leur donne un avantage stratégique immense.

La France est-elle une grande puissance céréalière ?

Oui, et on voit bien par les chiffres de sa surface agricole (52% de la surface totale du territoire national), que son agriculture est pour la France une force majeure. La France occupe 0,4% des terres émergées dans le monde, et pourtant elle est le 5ème producteur mondial de blé. Son agriculture est le produit d’une situation idéale (en termes de climats, de qualité et de diversité de sols, d’équilibres entre plaines et forêts, …) et d’une approche qui a toujours privilégié la diversité. J’ajoute à cela que l’on a en France une technique agricole fantastique, qui permet d’année en année, et sauf catastrophes climatiques, d’atteindre de bons rendements et une qualité optimale, avec un impact environnemental très limité.

Aujourd’hui nos débats de société masquent la chance considérable que nous avons d’être alimentairement “autonomes”, ce qui est loin d’être le cas de beaucoup de pays qui doivent massivement importer, et encore plus loin de la réalité de famine que vivent certaines régions du monde. Certains sont nostalgiques d’une agriculture “à l’ancienne”, mais c’est oublier l’apport de la mécanisation ou des chimies à l’Histoire. A l’époque de la Loi d’orientation agricole promulguée par le ministre de l’agriculture Edgard Pisani dès 1960, atteindre la sécurité alimentaire était encore synonyme d’une Europe et d’un monde en paix !

 

« A l’époque de la Loi d’orientation agricole promulguée par le ministre de l’agriculture Edgard Pisani dès 1960, atteindre la sécurité alimentaire était synonyme d’une Europe et d’un monde en paix ! » Philippe Pinta

Comment fera-t-on pour nourrir 9 milliards d’individus ?

On le sait, les ressources en terres agricoles dans le monde ne sont pas illimitées. Le réchauffement climatique est bien réel, et ses effets reconfigurent en profondeur les zones de production. Comme le dit Sébastien Abis*, « Il faut trois choses pour l’agriculture : la terre, les Hommes, et la pluie ». Aussi la désertification qui s’étend en Afrique saharienne est-elle un véritable point de non-retour pour toutes les populations de la région, et un facteur d’instabilité politique. Il faut en ce cas chercher la résilience et la diversification, et c’est la voie dans laquelle sont engagés les céréaliers.

La science agronomique n’a pas dit son dernier mot et les années passées ont vu apparaître de très belles perspectives, notamment dans le domaine des nouvelles techniques qui se donnent comme objectif l’optimisation des ressources. La technique (le machinisme et l’ingénierie mais aussi la biologie, la génétique ou la chimie) aide à améliorer les pratiques agricoles. La production céréalière française, déjà à la pointe dans ce secteur, devrait aisément aborder ce nouveau virage.

Enfin, la transmission des savoir-faire agricoles et la coopération entre pays laissent entrapercevoir de nouvelles opportunités pour la relocalisation de l’agriculture. Et, ainsi aider à la sortie des dépendances alimentaires, si coûteuses économiquement et politiquement. Le développement et le maintien des agricultures locales contribuent à pacifier un monde qui, ne nous voilons pas la face, se tend autour des ressources encore disponibles.

 

« Il faut chercher la résilience et la diversification, et c’est la voie dans laquelle sont engagés les céréaliers. » Philippe Pinta

Biographie

 

Philippe Pinta, agriculteur à Noyant et Aconin (Aisne), cultive avec son fils des céréales, des protéagineux, des betteraves, des pommes de terre et des bovins à l’engraissementsur sur une ferme de 260 hectares. Par ailleurs, depuis 2005, il est Président de l’Association Générale des Producteurs de Blé (AGPB).

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* Sébastien Abis est chercheur associé à l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques) et directeur du club DEMETER …

Bibliographie

Sébastien Abis, Mohammed Sadiki, Agriculture et climat du blé par tous les temps, 2016, IRIS éditions, Collection Enjeux Stratégiques.
Sébastien Abis, Géopolitique du blé. Un produit vital pour la sécurité mondiale, 2015, IRIS éditions, Collection Enjeux Stratégiques.

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